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Le bruit des activités humaines a envahi les mers et perturbe la vie des animaux marins. Une équipe de scientifiques basée à Brest et Auray tente d’en mesurer l’impact. Notamment dans la baie de Saint-Brieuc où un parc éolien va voir le jour.

« Le monde du silence ». C’est le surnom donné par Jacques-Yves Cousteau aux océans dans son documentaire marin sorti en 1956. Poétique mais trompeur. Car aux chants des baleines et au « clac » des pinces de crevettes s’ajoute, depuis les temps modernes, le bruit des hommes. Qu’il soit vibrant comme un moteur, percutant comme une plateforme de prospection pétrolière, ou strident comme un sonar militaire, il rompt la quiétude océanique. Sur des zones toujours plus vastes, avec des intensités toujours plus grandes. Rares sont pourtant les études qui ont quantifié l’évolution de ces sons « anthropiques » dans le temps : « Une expérience réalisée au large de la Californie a permis de mesurer une hausse de 10 à 12 décibels en 50 ans du bruit marin lié à l’augmentation du trafic maritime », rappelle Delphine Mathias, docteur en acoustique sous-marine et chargée de recherche à la société Somme, basée à Plouzané (29). Avec six autres coauteurs (1), de Brest et d’Auray, elle vient de publier un livre sur l’impact de ces sons sur la faune marine.

Des bruits potentiellement mortels

Dans l’eau, le bruit file à toute allure, plus vite que dans l’air, et les basses fréquences se propagent loin. « On peut entendre le bourdonnement des bateaux qui quittent la rade de Brest jusqu’à Ouessant », illustre Delphine Mathias. Les conséquences sur les espèces marines sont multiples. Pour des mammifères comme les dauphins, le bruit assourdissant d’un sonar militaire - autour des 210 décibels, quand des concerts énervés d’AC/DC plafonnent à 130 - peut induire des lésions qui conduiront à une perte de repères et à leur échouement. Et donc leur mort. Des poissons, effrayés par un son puissant, peuvent fuir une zone étendue. Sous le stress, leur reproduction a aussi des risques d’être contrariée par une ponte plus rapide d’œufs mais plus petits.

À l’écoute des saint-jacques de la baie de Saint-Brieuc

Et pour les invertébrés ? Comme réagit une coquille saint-jacques, un homard, une praire ? « Il y a un manque de connaissance pour toutes ces espèces qui vivent au fond de l’eau », concède Delphine Mathias. L’océanographe rappelle néanmoins que ses collaborateurs, chercheurs au Lemar (2), à Brest, planchent sur la question, en utilisant les vastes aquariums d’Océanopolis. Leur but est d’apporter des réponses à la société Somme qui a décroché le marché d’étude d’impact du champ éolien en baie de Saint-Brieuc. Le tout financé par les deniers privés du consortium Ailes Marines. Ainsi, Delphine Mathias partira dans quelques jours mesurer les bruits de forage afin d’alimenter le travail de modélisation acoustique de la zone et permettre de valider ou pas les scénarios établis lors de l’étude d’impact. Une somme d’infos qui sera transmise aux pêcheurs de saint-jacques, inquiets, même si le message ne reste, pour l’heure, qu’un « on ne sait pas encore ». « C’est un sujet délicat. On souhaite leur dire qu’on veut répondre à leur problématique et les aider », affirme la jeune femme.

Si la recherche avance (un peu) en France, elle reste à la traîne de celle de pays d’Europe du Nord, à la pointe dans le domaine de l’éolien marin. La situation est pire concernant l’impact des bruits d’hydroliennes. Plombées par un contexte difficile (abandon du démonstrateur à Bréhat, difficultés techniques à Ouessant), les études sonores semblent au point mort dans l’Hexagone.

Des solutions coûteuses pour réduire le bruit

Pour réduire le bruit de travaux en mer et leur impact, des solutions existent bel et bien : « On peut enfoncer des pieux tout autour de la zone, créer des rideaux de bulles comme un jacuzzi géant ou installer des répulsifs acoustiques », énumère Delphine Mathias. Hélas, ces solutions, souvent très coûteuses, ne sont que conseillées. Rien n’oblige les porteurs de projet à les mettre en place. Ils doivent toutefois respecter des zones d’exclusion : si un banc de dauphins passe à moins d’une distance définie, les travaux doivent s’arrêter.

L’étude de l’impact des bruits de l’activité humaine ne se limite évidemment pas à la Bretagne. Ainsi, dans les zones polaires, le trafic maritime s’intensifie par la fonte des glaces liée au réchauffement climatique. Delphine Mathias et ses confrères ont rejoint des équipes de physiciens, océanographes et biologistes pour mesurer les effets de cette brèche arctique, dans le cadre du projet international Intaros. Au Spitzberg, où ils se sont rendus il y a deux semaines, phoques, morses, oursins et bélugas ne devraient, hélas, plus avoir la vie aussi tranquille qu’autrefois.

1. Les auteurs du livre « Impacts des bruits anthropiques sur la faune marine, aux éditions Quæ, sont Gaël Bouchery, Laurent Chauvaud, Sylvain Chauvaud, Cédric Gervaise, Aurélie Jolivet, Bazile Kinda et Delphine Mathias. Tous sont issus de la société TBM environnement, Somme ou du laboratoire Lemar

2. Le Lemar, Laboratoire des sciences de l’environnement marin, regroupe des biologistes, biogéochimistes, chimistes et physiciens. Basé à l’université de Brest, ce labo CNRS a pour but de comprendre et modéliser les systèmes marins.

Un article de la rédaction du Télégramme

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