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L'Ifremer est au coeur de la recherche scientifique en mer française et des moyens nautiques qui lui sont dédiés. A l'occasion du One Ocean Summit, Mer et Marine fait le point avec François Houllier, président de l'Ifremer, sur les sujets au coeur de l'actualité de l'Institut.

MER ET MARINE : Le One Ocean Summit se tient à cette semaine à Brest. De quelle manière l’Ifremer est-il impliqué dans ce sommet ?

FRANCOIS HOULLIER : Dans le cadre du One Ocean Summit, de nombreuses réflexions vont être menées notamment sur les usages des océans et l’accès à la haute mer. C’est un enjeu majeur parce que c’est un espace qui court le risque d’être surexploité. A l’Ifremer, nous avons acquis beaucoup de connaissances sur la haute mer, que ce se soit en termes d’écosystèmes profonds, de ressources, de biodiversité, de données physiques. Cela fait partie de notre mission que de rassembler ces connaissances scientifiques dans un but de préservation, mais aussi de gestion durable.

Par exemple, en amont du One Ocean Summit, nous avons été associés aux réflexions autour de BBNJ (NDLR : la conférence intergouvernementale sur la biodiversité marine des zones ne relevant pas de la juridiction nationale, lancée par les Nations-Unies et dont les travaux devraient démarrer à Brest).

Vous évoquez les grands fonds, un des grands domaines de compétence de l’Ifremer et un des thèmes de préoccupation du One Ocean Summit. Quel est l’état de la connaissance de ces espaces ?

Il s’agit en effet d’une de nos deux grandes spécialités aux côtés de l’halieutique. Les grands fonds sont une grande frontière de la connaissance. Ils sont encore très mal connus et seulement 20% d’entre eux sont cartographiés avec précision. Nous travaillons donc à acquérir des données dans tous les secteurs impliqués, que ce soit les ressources minérales, les écosystèmes, la biodiversité. Il faut qu’on ait plus de connaissances et qu’on les partage plus.

Cela fait un siècle qu’on sait qu’il y a des nodules polymétalliques au fond des océans mais uniquement quelques décennies que l’on sait qu’il y a aussi une biodiversité remarquable. Il est donc crucial de poursuivre ce travail. L’usage des grands fonds n’est, pour le moment, pas encore déterminé. Mais quand il devra l’être, il faudra une connaissance accrue du milieu et de ses enjeux, notamment pour une éventuelle exploitation de ses ressources.

Vous évoquiez le deuxième pilier de l’Ifremer qui est l’halieutique. Comment la science intervient-elle actuellement dans la gestion des pêcheries ? Quels en sont les enjeux ?

L’interaction avec la pêche est dans l’ADN de l’Ifremer. Depuis des décennies, nos scientifiques et nos navires travaillent à l’évaluation des ressources halieutiques pour donner un état des lieux constamment mis à jour des populations de poissons qui sont pêchées. Ces travaux ont été bénéfiques, notamment dans le cadre de la politique commune des pêches. Pour la France, nous sommes passés de moins de 20% de populations durablement gérées en 2000, à plus de 50% en 2020.

Maintenant, il s’agit aussi de développer une approche écosystémique des pêches : connaître les données espèce par espèce, zone par zone, c’est bien. Mais ce qui est mieux c’est de savoir comment l’ensemble de l’écosystème fonctionne et comment les espèces y interagissent. Et ce notamment pour les pêcheries plurispécifiques, comme nous avons beaucoup en France, notamment en Méditerranée et Outre-mer. Pour cela nous développons de nouvelles méthodes d’évaluation plus puissantes, par exemple basées sur la génétique des populations. L’enjeu, c’est d’avoir une vision très précise de l’ensemble des espèces sur toutes les côtes et dans toutes les eaux. C’est aussi d’imaginer des scénarios d’évolution à long terme. Par exemple, le Brexit : en fermant l’accès de certaines zones, l’effort de pêche va être transféré ailleurs, quels impacts, sur quelles espèces, dans quelles zones, pour quels pêcheurs ? Ou encore, en Méditerranée, nous sommes face à une pêche qui n’est pas réellement durable. Donc, pour qu’elle le devienne, quel type de pêche développer ?

Pour appuyer vos objectifs de connaissance scientifique en mer, vous disposez de navires et de robots sous-marins. Face à l’ampleur des besoins, estimez-vous avoir suffisamment de moyens ?

En 2018, la flotte océanographique française a été unifiée sous l’égide de l’Ifremer, ce qui est original en Europe et dans le monde. La flotte exploite 10 navires hauturiers ou côtiers et 7 de stations pour le compte de l’ensemble de la communauté scientifique française. C’est une grande opportunité et une immense responsabilité. Environ 1800 scientifiques montent chaque année sur nos navires, dont un tiers seulement travaillent à l’Ifremer. Nous avons une capacité de projection importante dans les trois grands océans — Atlantique, Indien, Pacifique — et dans tous les outre-mers. Nous avons des instruments remarquables et détenons, par exemple, le record de longueur de carotte sédimentaire prélevée par le Marion Dufresne. Il y a aussi nos capacités robotiques et dronisées, qui nous permettent d’atteindre des profondeurs de 6000 mètres.

Mais évidemment, il nous faut constamment non seulement rester à la pointe mais aussi penser à la modernisation, voire au renouvellement de nos équipements. Notre flotte de navires a une moyenne d’âge de plus de 20 ans, nous devons donc l’entretenir et la renouveler. C’est l’un de nos plus gros enjeux budgétaires actuellement. Nous venons de finir l’arrêt technique majeur de l’Atalante, qui s’est élevé à plus de 10 millions d’euros. Nous devons aussi anticiper la jouvence du Pourquoi Pas ? ainsi que la construction d’un nouveau navire semi-hauturier pour la Manche, qui doit remplacer le Thalia. Dans le cadre de l’évolution de notre flotte, nous voulons aussi avancer en matière de décarbonation. Nous travaillons sur plusieurs projets permettant à nos navires d’être exploités de manière plus vertueuse d’un point de vue environnemental.

Vous évoquiez les drones qui semblent être un des moyens d’avenir en termes d’acquisition de données scientifiques. Quelle est la politique de l’Ifremer en la matière ?

Les drones sont désormais un incontournable en matière de recherche scientifique. Ils offrent des possibilités d’acquisition de données précieuses et leurs capacités sont en constante évolution. L’Ifremer est évidemment utilisateur de drones mais également co-concepteurs de drones. Par exemple, nous avons travaillé avec la société ECA sur le drone Ulyx, que nous avons conçu et dont ECA a construit le vecteur. Nous pouvons ainsi co-développer des systèmes et des capteurs qui répondent à nos besoins spécifiques, que ce soit en termes de suivi des ressources halieutiques, de surveillance de qualité des eaux ou encore d’observatoire du fond des mers.

L’enjeu technologique des drones est majeur et c’est un axe de développement majeur, notamment dans le cadre de la thématique des grands fonds. Il a notamment été inscrit dans le cadre du plan France 2030. De notre côté, nous continuons à travailler avec des industriels et des écoles d’ingénieurs pour imaginer les drones scientifiques à venir.

La France ne dispose pas de navire polaire au moment où ces espaces deviennent des enjeux mondiaux. Quel est votre point de vue à ce sujet ?

L’Ifremer n’est pas un acteur majeur dans la recherche polaire mais cela ne signifie pas que nous en sommes désintéressés, bien au contraire. Nous avons des chercheurs reconnus, notamment en océanographie ou encore en géologie, qui travaillent sur des sujets polaires.

La France dispose, via le patrouilleur polaire L’Astrolabe, d’un moyen public brise-glace même si sa mission première n’est pas scientifique. Il est évident que nous n’envisageons pas, pour le moment, de développer un moyen propre compte-tenu de l’énorme coût que cela représenterait.

Mais nous trouvons des solutions via des conventions avec des instituts étrangers qui disposent de ce type de navires. Par exemple, nous sommes en cours de négociation d’une convention avec l’université de Laval à Québec qui permettrait un accès croisé à un brise-glace canadien et à la flotte océanographique française. Nous faisons également la même chose avec nos homologues allemands qui disposent d’un moyen brise-glace. Dans le domaine polaire comme plus largement dans la recherche scientifique, la mutualisation des moyens européens est une des clés de l’avenir de notre recherche.

Plusieurs rendez-vous sont organisés avec l’Ifremer pendant le One Ocean Summit ?

En effet, nous organisons notamment le forum qui fait suite au tour du monde digital des sciences océaniques, OneOceanScience, qui a regroupé 37 établissements de recherche issus de 33 pays, et qui montre la diversité et la vivacité des recherches marines ainsi que notre capacité à travailler ensemble à travers des échanges et des programmes communs.

Un deuxième forum sera dédié aux possibilités de coordination et de mutualisation des moyens des flottes océanographiques en Europe. L’Ifremer participera à plusieurs autres actions ou événements.

Propos recueillis par Caroline Britz © Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

- Voir notre focus sur les moyens de la Flotte océanographique française

 

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