Aller au contenu principal

A l'occasion du One Ocean Summit, Mer et Marine donne la parole aux chercheurs de l'Institut de l'Océan de l'Alliance Sorbonne Université. Pascal Jean Lopez revient sur le phénomène des micro-algues sargasses qui envahissent plusieurs régions de l'Atlantique et qui représentent un danger environnemental à de nombreux titres.

 

Les sargasses, ces macro-algues du genre Sargassum, espèces S. natans et S. fluitans, sont retrouvées bien loin de leur site initial de description, la mer des sargasses - une mer calme située dans l’Atlantique entre les 20° et 35° parallèles Nord et les 30° et 70° méridiens West. En effet, depuis une dizaine d’années, ces algues pélagiques de la lignée brune (Fucales, Phaeophycées) sont les nouveaux envahisseurs des côtes de la Caraïbe, du Golfe du Mexique mais aussi de l’Afrique de l’ouest comme le Golfe de Guinée. Pour l’année 2018, celle de tous les records, il a été estimé que près de 20 millions de mètre cubes de sargasses avaient été présent au niveau de la zone tropicale de l’Atlantique.

Ces inflorescences algales sont surement dues à une combinaison de facteurs incluant à la fois l’apport de nutriments par l’Amazone, des modifications des phénomènes « d’upwelling » océanique, l’augmentation de la température voire l’élévation de la surface des océans et les variations de certains courants océaniques. Comprendre ces questions de distribution et de transport des sargasses en lien avec les changements globaux et les conditions hydrodynamiques et physico-chimiques du milieu est donc une question particulièrement cruciale notamment pour essayer de mieux prévoir les périodes mais aussi les sites d’arrivage de ces algues.

 

 

275755 sargasses lopez
© PASCAL-JEAN LOPEZ

(© PASCAL JEAN LOPEZ)

 

275754 sargasses lopez
© PASCAL-JEAN LOPEZ

(© PASCAL JEAN LOPEZ)

 

275758 sargasses lopez
© PASCAL-JEAN LOPEZ

(© PASCAL JEAN LOPEZ)

 

Parmi les conséquences des échouements massifs d’algues citons en premier lieu celles sur le bien-être et la santé des populations humaines, notamment du fait de l’émanation de gaz issus de leur dégradation. Ainsi l’hydrogène sulfuré (H2S) et l’ammoniac (NH3) peuvent avoir des répercussions sur la santé des personnes avec des atteintes respiratoires, ainsi que sur les biens matériels (e.g., électroménager) en raison de phénomènes de corrosion. Les impacts portent aussi sur l’économie au travers de la diminution voire l’arrêt de certaines activités industrielles, de pêche traditionnelle ou d’aquaculture, et bien sûr pour le tourisme dont certains petits états insulaires en développement (PEID) sont largement dépendants. Les couts de ces échouements de sargasses sont estimés pour l’ensemble de la Caraïbe à plusieurs centaines de millions d’euros par an.

Une possibilité de production de méthane

Les écosystèmes côtiers ne sont pas en reste non plus avec des problèmes d’apports potentiels d’espèces d’origine exogène apportées par les sargasses. Ces espèces peuvent correspondre à des épiphytes (e.g., certains bryozoaires comme ceux du genre Membranipora qui peuvent être très abondants à la surface des sargasses), à des parasites de ces macro-algues ou des microorganismes. L’ensemble de ces organismes véhiculés ou enrichis du fait de la présence des sargasses, tout comme les processus de leur dégradation peuvent avoir des conséquences directes sur les assemblages de micro- et macro-organismes présents sur les sites d’échouages, de collecte, de stockage et de valorisation des sargasses. A titre d’exemple, nous avons, à partir d’échantillons prélevés sur les côtes de Guadeloupe et de Martinique, pu démontrer des différences entre les communautés d’organismes retrouvées dans l’eau de mer et celles associées aux sargasses échouées qui sont encore différentes de celles des sargasses de sites de stockage appelés aujourd’hui d'épandage car les préconisations sont de répandre les sargasses sur d’importantes surfaces et de si possible les aérer afin de limiter la production de gaz. De façon notable, nos études ont permis de proposer que certains des micro-organismes des sites de stockage pourraient être impliqués dans de la production de méthane, pouvant déboucher sur une voie de valorisation. Cependant les conséquences écologiques sur le moyen voir le long terme reste encore bien parcellaires et de plus amples études sur les mécanismes et les micro-organismes impliqués dans la dégradation en mer, sur les rivages et sur la terre des sargasses sont évidemment nécessaires.

Une accumulation de métaux lourds et plastiques

Les problèmes s’arrêteraient-ils là ? Pas tout à fait, car même si cela avait déjà été décrit, les sargasses présentent la capacité de bioaccumuler certains métaux lourds. C’est le cas notamment de l’arsenic qui alors que sa concentration moyenne dans les océans n’est que du µg par litre, celle mesurée pour les sargasses échouées est d’environ 80 mg/kg de poids sec d’algue. Avec certains collègues nous avons pu démontrer que la chlordécone, un organo-chloré classé comme polluant organique persistant qui a été utilisé en Guadeloupe et Martinique comme pesticide dans la culture bananière, et qui est lessivé des sols vers les rivières puis la mer, peut se retrouver en quantité importante dans les sargasses échouées sur certains sites côtiers de ces départements et régions d’outre-mer. Qu’en est-il pour d’autres pesticides, engrais, hydrocarbures, ou résidus de médicaments, qui sont eux aussi présents dans les milieux côtiers de tous les océans du monde ? Que faire des nombreux déchets plastiques retrouvés dans les sargasses ?

Si la question de contaminants dans les sargasses reste entière, comment alors faut-il gérer leur ramassage, leur stockage et/ou leur valorisation ? Différentes voies de valorisation sont envisagées et même si leurs rentabilités à long terme, efficiences, ou possibilités pour la création de marchés nouveaux restent à démontrer, elles pourraient correspondre à des solutions d’économie circulaire. De plus, toute utilisation des sargasses échouées permet de les éliminer. Au rang des possibles citons la fabrication de biomatériaux (e.g., bioplastiques, papiers, matériaux de constructions), les valorisations énergétiques (i.e., méthanisation), l’exploitation de molécules d’intérêts industriels (e.g., phytopharmaceutique), l’utilisation en complément alimentaire pour l’aquaculture ou encore pour la production d'amendements organiques et de support de cultures.

Cependant au même titre que le problème des algues vertes envahissantes sur les côtes bretonnes, mieux comprendre les causes et les conséquences de ces échouements de sargasses ne fera pas occulter notre responsabilité et l’urgence d’une meilleure protection de nos littoraux et nos océans.

 

 

276052 Institut bandeau Lopez
© DR

L'auteur : Pascal Jean Lopez, Directeur de recherche au CNRS, Directeur de l’Observatoire Hommes-Milieux Littoral Caraïbe. Laboratoire BOREA, UMR CNRS-8067, MNHN, Sorbonne Université, IRD, Université de Caen Normandie, Université des Antilles. 

Alliance Sorbonne Université : l'Institut de l'Océan

Mille cinq cents enseignants, chercheurs, ingénieurs, techniciens mènent des travaux sur les océans au sein de l’Alliance Sorbonne Université dans près de trente laboratoires. C’est la plus grande université de recherche marine d’Europe.

Les travaux et les enseignements qui y sont réalisés relèvent de disciplines très variées, notamment la physique, la climatologie, la chimie, la géologie, la biologie, l’écologie, la géographie, l’histoire, l’archéologie, la paléontologie, la sociologie, la géopolitique…

Créé il y a un an, l’Institut de l'Océan a pour objectif de rapprocher ces équipes sur des projets océaniques interdisciplinaires, dégager une vision transverse et globale sur des problématiques maritimes, transmettre ces connaissances et faire valoir l’excellence et l’expertise maritime de l’Alliance Sorbonne Université.  

L’institut de l'Océan est donc interdisciplinaire. Il s’applique à créer des synergies entre les équipes de recherche, à enrichir l’offre d'enseignement universitaire mais aussi de formation tout au long de la vie, à développer l’expertise mais aussi la science participative, et à consolider l’exploitation des grands outils scientifiques. Il a enfin pour mission de développer des liens de recherche et d’innovation entre Sorbonne Université et le monde maritime, ses acteurs institutionnels et économiques.

Les composantes de l’Alliance les plus impliquées dans la création de l’Institut de l'Océan sont Sorbonne Université et le Muséum National d’Histoire Naturelle. Elles disposent de cinq stations maritimes à Dinard, Roscoff et Concarneau en Bretagne, Banyuls et Villefranche-sur-Mer sur les côtes méditerranéennes. L’École Navale et la Marine nationale ont été associées à la création de l’Institut.

- Plus d’informations sur le site de l’Institut de l’Océan

 

276160 institut de l'océan sorbonne

 

Aller plus loin

Rubriques
Science et Environnement
Dossiers
Biodiversité et protection de l'environnement marin Alliance Sorbonne Université