Aller au contenu principal

La goélette Tara est un des navires symboles de la recherche scientifique en France. L'ancien Antarctica de Jean-Louis Etienne est désormais propriété de la fondation Agnes B qui le met à disposition de grandes expéditions scientifiques : dérive arctique, prélèvements de plancton, étude des coraux, de la pollution plastique ou encore, comme actuellement du microbiome. Des centaines de scientifiques se sont succédés à bord du vaillant voilier qui est aussi devenu un des ambassadeurs de la pédagogie autour des océans.

En 2018, Mer et Marine a embarqué pendant plusieurs semaines à bord de Tara pour une traversée entre Tokyo et Hawaï. Une navigation au sein de la très grande expédition Tara Pacific centrée autour de l’étude des récifs coralliens du Pacifique. Au cours de cette traversée de repositionnement, les scientifiques à bord se sont concentrés sur le prélèvement quotidien de plancton et le test d'un nouveau filet de prélèvement haute vitesse. Celui-ci devrait permettre d’effectuer des échantillonnages d’eau jusqu’à 9 noeuds. Et pourrait être prochainement adapté en une version plaisancière, que chaque particulier volontaire pourra gréer sur son bateau. Cette démarche de science participative permettra d’alimenter la grande base de données mondiale, Plankton Planet, lancée à la suite de l’expédition Tara Océans, qui a vu trois années de prélèvements de plancton dans le monde entier. Récit d'un embarquement sur un navire scientifique hors-norme.

Appareillage de Tokyo et première semaine de navigation

Pourquoi l’océan Pacifique porte-t-il son nom ? Il y a des jours de printemps où, sur le pont balayé par les vagues, on se le demande vraiment. Dans la passerelle de la goélette Tara, Yohann Mucherie, le capitaine, regarde les prévisions météo, pas franchement satisfait. Du vent, certes, qui forme une mer courte, mais pas bien orientée. Pour cette première nuit de la longue traversée du Pacifique de la goélette scientifique, les voiles resteront ferlées et ce sont les deux moteurs Cummins de 350 chevaux qui vont la pousser vers Hawaï.

 

188798 tara
© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

Yohann Mucherie, capitaine de Tara (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

188794 tara
© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

Tara en baie de Tokyo (@ MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

189490 tara
© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

Au large du Japon @ MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

 

Tara a appareillé le mardi 22 mai à midi de Tokyo pour une traversée de près de 3500 milles vers l’archipel américain. Près de trois semaines de mer pour l’équipage de dix personnes, marins et scientifiques, qui vont affronter ensemble le Pacifique Nord. Pour Tara, il s’agit de la première étape de retour vers son port d’attache de Lorient, qu’elle a quitté au printemps 2016 pour l’expédition Tara Pacific 2016-2018. Durant deux ans, elle a sillonné les archipels du Pacifique Sud et ceux de l’Asie du Sud-Est. Les scientifiques se sont succédés à bord pour plonger sur les récifs coralliens et y prélever des échantillons, près de 15.000 rien que pour la première année d’expédition et 35.000 prévus en tout.

Le consortium scientifique de Tara a choisi d’axer cette campagne autour de la définition de la faune et de la flore microbiennes du corail. En résumé, les conditions de vie du corail et les facteurs de forçage, c’est-à-dire l’influence de tout ce qui l’entoure sur sa bonne ou mauvaise santé. Pour cela, les scientifiques ont établi un protocole scientifique précis s’appuyant sur le prélèvement de trois espèces de corail (Pocillopora meandrinaPorites lobata et Millepora platyphylla). En plus du corail, c’est également son écosystème qui est analysé, l’eau qui l’entoure, les micro-algues ou encore les poissons récifaux. L’idée est de constituer une grande base de données qui va permettre de cartographier la vie microbienne des récifs coralliens du Pacifique. En comprenant dans quelles conditions le corail s’épanouit, quels sont ses facteurs de stress, on pourra évaluer la fragilité des écosystèmes. Et donc pourquoi des récifs entiers blanchissent brutalement, mettant en péril les lagons et les îles qu’ils protègent et toute la faune qu’ils abritent.

Entre Tokyo et Hawaï, point de corail. Mais ce n’est pas pour autant que la science s’arrête à bord de Tara. Mené par le sémillant Fabien Lombard, chercheur en océanologie à l’Observatoire de Villefranche-sur-Mer et grand spécialiste du plancton, une équipe scientifique franco-japonaise a embarqué à Tokyo. Pour Lorna, la Française, Rumi et Hiro, les deux Japonais de l’université de Kyoto, c’est une grande première à bord de la goélette. Tous les matins et tous les soirs, ils vont mettre en œuvre différents moyens de prélèvements d’eau de surface pour soigneusement récupérer, échantillonner, observer et conserver les espèces de plancton recueillies.

 

189486 tara
© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

Echantillon de plancton à travers les binoculaires (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

L’occasion était trop belle pour la laisser s’échapper : dans la continuité de l’expédition Tara Océans, qui avait vu quatre ans de prélèvements de plancton dans le monde entier, la longue traversée entre le Japon et Hawaï va permettre de compléter et d’actualiser la cartographie de la présence de ces organismes, base de toute la chaîne alimentaire et donc de la vie marine. Et notamment, celle du corail dont les larves font, évidemment, partie du plancton.

Tout est prêt à bord de Tara : le wetlab sur le pont où les échantillons d’eau recueillies seront filtrés, mis en fiole, voire dans l’azote liquide pour ceux qui se feront analyser plus tard ; le drylab, à l’abri dans le bateau, où l’on peut déjà, en temps réel, procéder à des analyses sur la composition des échantillons. Mais la mer a ses propres règles et, pour ces premiers jours sur le Pacifique, elle ne semble pas vouloir faire la moindre concession à la science et aux nouveaux embarquants. Le vent forcit, la houle grossit, Tara roule bord sur bord et il n’y a pas grand monde à la table du dîner. Les échantillons devront attendre.

 

189494 tara
© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

Fabien au dry lab (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

A la passerelle, les quatre marins du bord sont réunis. Loïc Caudan, le chef mécanicien, Charlène Gicquel, le second capitaine et Louis Wilmotte, le chef de pont entourent le capitaine. Ils regardent les cartes météo qui n’annoncent toujours pas de bonne nouvelle. Il y a bien du vent, mais il n’est toujours pas complètement favorable à la route. Les marins essaient de voir comment soulager les organismes fragilisés par ces premières heures sportives en stabilisant un peu le bateau. En attendant d’envoyer plus de toile, ils décident de hisser la trinquette, une des voiles d’avant, qui va faire contrepoids au roulis. Quelques heures plus tard, sous un crachin mordant, ils braveront à nouveau les éléments pour monter le yankee et la misaine. Le vent a tourné, il se décide à pousser Tara vers Hawaï

 

189504 tara
© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

189509 tara
© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Les visages reprennent des couleurs. La table de Sophie, la chef cuisinière, est à nouveau remplie. Il faut dire qu’elle ne ménage pas ses efforts dans son étroite cuisine accolée au carré. Peu importe le roulis, peu importe le tangage : Sophie meringue, Sophie pâtisse, Sophie cisèle les herbes fines et veille à ce que les produits frais achetés au Japon puissent tenir le plus longtemps possible. « On ne va quand même pas finir par manger que des boîtes, non ? ».

Trois heures du matin. Yohann plisse les yeux devant la carte du courant Kuroshio, envoyé par Mercator, le centre français d’analyse et de prévision océanique, un des partenaires de la Fondation Tara. Le Kuroshio est le deuxième courant marin après le Gulf Stream. Il prend naissance dans les eaux chaudes des Philippines, charriant une abondante faune et flore planctoniques qui permet notamment la présence, très septentrionale, de corail au Japon. Rencontrant les eaux froides du Nord du Pacifique il finit par se perdre en tourbillonnant à l’Est de l’archipel nippon. Mais là, cette nuit, le Kuroshio et ses eaux à 22 degrés sont juste devant nous. « On va y aller, non seulement ça va intéresser la science, mais ça va aussi nous faire gagner deux nœuds ». Gagnant gagnant.

 

189498 tara
© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

Le HSN (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Le pont de Tara s’agite de bon matin. Il fait enfin beau, on a pu sortir toute la toile, même la grand-voile qui profite de tout nouveaux haubans, posés à Tokyo. Les marins et les scientifiques entourent le HSN, le High Speed Net, le filet haute vitesse. Largué à l’arrière du navire, il permet de recueillir des échantillons d’eau à travers un filtre de 300 microns. A tribord, c’est le Dolphin qui surfe le long de la coque. Il capte l’eau de surface pompée et acheminée jusque sur le pont où elle est passe dans un filtre de 20 microns. Les quatre scientifiques s’affairent méticuleusement autour de tous ces échantillons. Et ce soir, ça recommence. La science n’a pas d’horaire et toute fenêtre météo est bonne à prendre.

 

189500 tara
© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Une semaine de mer et la petite communauté de Tara s’est constituée. Les marins et les scientifiques ne font pas que se côtoyer. Ils apprennent à se connaître, ils apprennent des uns des autres. Tout le monde est volontaire quand il faut aller hisser les voiles. Tout le monde est volontaire quand il faut surveiller la mise à l’eau des filets. Tout le monde apprend à reconnaître les copépodes. Tout le monde va finir par savoir faire un nœud de chaise. « L’esprit Tara », dit Charlène, les yeux pétillants du plaisir d’être là.

Tara au milieu du Pacifique

L’antiméridien. La ligne, à l’exact opposé de Greenwich, qui est à la fois le 180° Est et le 180° Ouest. Celle qui fait changer de date. La goélette Tara l’a franchie sans cérémonie particulière dans la nuit de dimanche dernier sur sa route Pacifique entre Tokyo et Hawaï. Seules les coordonnées φ et G consignées au journal de bord témoignent de ce passage de l’Orient à l’Occident. Depuis le départ du Japon, l’heure a déjà été avancée trois fois et à l’approche d’Hawaï, l’équipage s’apprête à vivre deux fois la même journée. Les traits sont un peu tirés et les réveils, nocturnes et diurnes, parfois difficiles.

 

189538 tara
© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

Tara traversant le Pacifique (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

« Moi, ça m’est bien égal tous ces changements d’heures. Mes échantillons vivent en temps universel ». Fabien Lombard, le responsable scientifique durant la traversée, ferme la malle arrimée sur le pont. A l’intérieur, il y a déjà des dizaines d’échantillons de plancton. D’autres sont stockés dans l’azote liquide. Après un démarrage laborieux, dû aux mauvaises conditions météos qui ont secoué à la fois le bateau et l’équipe scientifique, la science bat son plein à bord de Tara.

 

189995 tara semaine 2
© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

Fabien (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Tous les matins, c’est le même rituel. La grue à tribord est débordée et le Dolphin mis à l’eau. Le Dolphin, invention - comme tous les autres appareils de prélèvement de plancton embarqués sur Tara - des chercheurs de l’observatoire de Villefranche-sur-Mer, sert à aspirer l’eau de surface. Déployé pendant une heure, il « envoie » quatre mètres cube d’eau par heure via une pompe péristaltique, qui garantit un niveau de contamination moindre qu’une pompe classique. Un premier filtrage à 2 millimètres, visant à retenir les plus gros organismes, est effectué avant l’arrivée au wetlab, le laboratoire installé sur le pont. L’eau passe ensuite par un filtre de 20 microns qui va permettre l’échantillonnage de plancton.

 

189992 tara semaine 2
© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

Le Dolphin (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

« L’idée du Dolphin, ce n’est ni plus ni moins qu’une écope reliée à un decknet, une sorte de filet au sec. Cela nous permet d’échantillonner en continu avec un filet de 20 microns qui se déchirerait très rapidement s’il était mis à l’eau à vitesse de croisière». L’eau recueillie dans le collecteur du decknet va être séparée en plusieurs échantillons avec différentes fixations : du lugol pour teinter le phytoplancton, du formol et de l’éthanol pour les études génétiques. « L’éthanol permet la conservation de l’ADN. On injecte une première dose à l’échantillonnage, on laisse reposer une nuit le temps que les organismes rendent de l’eau et on remet une deuxième dose pour qu’il soit envoyé dans les meilleures conditions à l’observatoire de Roscoff ». Un autre échantillon va être examiné directement sur place grâce à la flowcam, une caméra qui permet la photographie et la reconnaissance des différentes espèces de plancton recueillies. Après avoir été étudiées, ces images vont notamment rejoindre la gigantesque base de données libre d’accès EcoTaxa, mise en place par l’observatoire de Villefranche-sur-Mer.

 

189996 tara semaine 2
© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Autour de Tara, l’océan commence à prendre une belle teinte indigo au fur et à mesure que la route descend au sud. Après les premières journées tumultueuses, le vent et la houle se sont apaisés. Un peu trop peut-être au goût de Yohann Mucherie, le capitaine qui ne quitte jamais vraiment les voiles des yeux. Eole n’est pas franchement des nôtres depuis le départ de Tokyo. Après le régime dépressionnaire qui a accompagné la première semaine, la goélette est désormais obligée de naviguer face au vent, ce qui rend compliquée l’utilisation des voiles. Alors on essaie. On hisse puis on affale quand les voiles commencent à claquer, signe de leur déventement.

Le pilote auto de Tara est programmé pour garder un angle constant par rapport au vent, ce qui signifie que si ce dernier tourne, le bateau va le suivre. Mais cette route-là n’est pas forcément celle que l’on doit prendre. A chaque quart, c’est la même chose. On regarde sur la carte là où nous pousse le vent, on compare la trajectoire avec la route orthodromique, la plus courte, et la route loxodromique, celle du cap constant. Garder les voiles hautes ? Affaler la grand-voile et garder la misaine ? Pousser les moteurs ? Abattre, gagner un peu de vitesse et perdre du cap ? La navigation est ici une affaire de compromis et de stratégie. Avec deux objectifs : créer les meilleures conditions possibles pour l’échantillonnage de la science et arriver à l’heure à Hawaï, où une équipe de scientifiques spécialisés dans le corail embarquera pour une semaine de prélèvement dans l’archipel.

Sur le pont, Hiro, scientifique japonais, écoute attentivement Sophie Bin, la chef cuisinière. Elle ne lui donne pas de conseils culinaires mais lui apprend à lover proprement le bout de la grue tribord. Parce que c’est elle qui, aux côtés de Fabien et en relais des marins, assure la manutention de la grue et du portique arrière qui servent à mettre à l’eau les différents instruments de prélèvements scientifiques. « Tout m’intéresse à bord du bateau, et en plus ça permet de donner un coup de main à l’équipage », sourit-elle, toujours prête à sauter dans ses bottes. La bonne volonté est sans doute le secret d’un petit équipage pour qui la polyvalence est une seconde nature.

L’eau de mer se réchauffe. A la machine, la température des planchers atteint déjà 45 degrés. « On a déjà vu beaucoup plus, quand on navigue dans les eaux tropicales ». Loïc Caudan, le chef mécanicien, explique volontiers les recoins de sa machine dans laquelle il faut se faufiler tête baissée. La machine, à bord de Tara, c’est bien plus que les hélices et les moteurs de propulsion. C’est tout un circuit d’énergie organisé et adapté en permanence au service de la science. Avec pour commencer, des besoins électriques bien spécifiques. Les machines à plusieurs dizaines de milliers d’euros du laboratoire et les données qu’elles recueillent ne pourraient souffrir de coupures de courant prolongées. Alors on a créé un circuit d’approvisionnement d’énergie dédié.

 

190008 tara semaine 2
© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

Dans la machine avec Loïc (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

A bord de Tara, il y a trois groupes électrogènes reliés à un tableau 230 V. En plus de la majorité de la distribution électrique courante du bord, celui-ci alimente des chargeurs qui servent deux parcs de batteries : un dédié au lancement de la propulsion principale et l’autre à la servitude. « C’est ce dernier qui va fournir l’énergie « stabilisée » nécessaire à la science en alimentant un tableau 24 V, retransformée par sept onduleurs qui fournissent un courant de 230 V », explique Louis Wilmotte, qui en plus de ses fonctions sur le pont, connaît parfaitement le réseau électrique du bord.

Une organisation complexe, qui est le fruit d’une adaptation permanente du bateau aux différentes expéditions. Loïc a suivi le chantier de préparation de l’expédition Tara Pacific. « Comme à chaque fois, on a modifié le bateau pour pouvoir répondre aux besoins des scientifiques. On a, par exemple, modifié les emménagements pour pouvoir installer un drylab au milieu des cabines ». Nouvelles installations pour recueillir les aérosols en cale arrière, adaptation de l’installation aux différentes machines mis en œuvre, compression pour les bouteilles de plongée… l’équipe de Tara doit ré-imaginer en permanence un bateau, qui, à la base, a été conçu pour être emprisonné dans les glaces. « Les scientifiques nous disent ce dont ils ont besoin, on essaie de faire au mieux. Après tout le monde s’adapte aux contraintes ». Et si Tara n’est pas le plus grand des navires océanographiques, il compense ses limites par sa flexibilité.

 

189989 tara semaine 2
© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

Recueil des aérosols  (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

La nuit s’est couchée sur le pont de Tara. Le dernier HSN, le filet haute vitesse, a été relevé : au fond du collecteur, on y a trouvé des véllèles, des copépodes, des toutes petites carangues et un curieux petit crabe bleu pélagique. Charlène Gicquel, le second capitaine, monte prendre son quart. La carte du ciel et les tables de Dieumégard et Bataille sont posées à la passerelle. Charlène a repéré Véga, Altaïr et Deneb. Il reste encore quelques belles nuits pacifiques pour affiner notre point astronomique.

 

Tara arrive à Hawaï !

 

« C’est l’océan plastifique ». Sur le pont de Tara, Fabien Lombard, le responsable scientifique de la traversée Tokyo-Honolulu, examine l’échantillon de plancton fraîchement recueilli. La goélette s’approche des côtes hawaïennes. On aperçoit de plus en plus de pailles-en-queue qui tournent autour du mât et quelques nuées de poissons volants. Et dans les filets de la science, du plastique. « Et au milieu du plastique, regardez bien, il y a un bébé poisson coffre et un petit dragon bleu ». Fabien rit un peu jaune.

 

 

190478 tara semaine 3
© MER ET MARINE CAROLINE BRITZ

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

On est encore très loin de la gyre, le fameux « continent » micro-plastique qui a été localisé entre Hawaï et la côte ouest américaine. Mais, dans tous les échantillons prélevés matin, midi et soir, on retrouve des fragments plus ou moins épais de plastique.  Les scientifiques s’y attendaient un peu. C’est la raison pour laquelle, tous les après-midis, Tara ralentit pour croiser à une vitesse de 3 nœuds. L’allure préconisée pour la mise à l’eau du filet manta, un engin spécialement conçu pour prélever de l’eau très en surface. Relevé après une vingtaine de minutes, il collecte un échantillon qui est filtré à 300 microns.

 

 

190485 tara semaine 3
© MER ET MARINE CAROLINE BRITZ

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

190487 tara semaine 3
© MER ET MARINE CAROLINE BRITZ

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Dans l’entonnoir, des débris plastiques sont si gros qu’ils ne passent pas par le goulot. « Regarde celui-là, il est complètement colonisé par des petits mollusques ». Parce que oui, le plastique devient un habitat pour la faune marine. La pollution plastique, qui, pour mémoire, provient à 80% de la terre, ne se biodégrade pas. Elle commence par flotter puis soumis aux rayons UV, se désintègre en fragments de plus en plus petits. C’est le micro-plastique : des petites particules qui vont rentrer dans l’écosystème marin, soit en tant que « radeau » pour certaines espèces soit dans la chaîne alimentaire de la faune marine. « Les fragments micro-plastiques sont ingérés et de cette manière "descendent" le long de la colonne d’eau », explique Fabien.

Au bout de ce processus, les micro-plastiques finissent par atteindre les fonds marins, où ils constituent un sédiment. Evidemment, cette nouvelle donnée de l’écosystème n’est pas sans conséquence pour la faune planctonique et marine en général. « Le plastique ne se digère pas. Toute la faune qui le consomme risque une occlusion intestinale, de la baleine à la tortue en passant par les plus petits organismes. A cela s’ajoute le transfert de contaminants chimiques, comme par exemple le retardateur de flamme que l’on ajoute systématiquement dans les plastiques. Cette molécule est un important perturbateur endocrinien pour la faune ». Toutes ces substances s’accumulent dans la chaîne alimentaire.

« Et ce n’est que la partie immergée de l’iceberg. Le plastique agit comme une micro-éponge pour d’autres substances chimiques. Il les concentre donc tout le long de la chaîne alimentaire ». Par exemple les métaux lourds : la plupart des organismes marins ne savent pas les dégrader. Ils vont donc conserver ces substances toxiques qui passeront dans l’estomac de leurs prédateurs. C’est ainsi que l’on retrouve des taux très inquiétants de ces métaux lourds dans, par exemple, le thon ou le saumon. Les plus gros débris, eux, mettent beaucoup plus de temps à se décomposer et continuent à flotter. Sous l’influence des courants, des effets de convergence, de la spirale d’Ekman, les morceaux de plastiques se concentrent dans des gyres que l’on retrouve dans tous les océans de la planète. Le plastique jeté en Europe se concentre ainsi dans un vortex situé en mer des Sargasses. Le « Great Pacific garbage patch », le fameux continent plastique, est le résultat, quant à lui, de la pollution dérivant depuis l’Asie du Sud-Est et, dans une certaine mesure, celui de l’Amérique du Nord. (voir un site modélisant la dérive et la concentration des plastiques). Tara devrait le croiser sur sa prochaine traversée entre Hawaï et Portland.

Mais, en attendant, la goélette continue à louvoyer sur sa route vers Honolulu puisque le vent s’obstine à souffler de l’Est. Après deux semaines bout au vent, il est grand temps de bifurquer vers le Sud et faire cap sur le massif des montagnes sous-marines aux noms de musiciens, situé au Nord-Ouest de l’archipel de Hawaï.

 

190490 tara semaine 3
© MER ET MARINE CAROLINE BRITZ

(©  MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Lorna, Rumi et Hiro continuent, sans relâche, leur minutieuse routine scientifique. Le filet haute vitesse HSN, le Dolphin, le Manta collectent le plancton. Les échantillons sont soigneusement filtrés et étiquetés. Les aérosols, c’est-à-dire toutes les particules amenées par le vent ou la pluie, sont mesurés dans l’air et dans l’eau. Il peut s’agir de fer, élément indispensable à la synthèse de la chlorophylle et donc au développement du phytoplancton, de carbone, dont la teneur augmente en flèche à proximité des centres urbains, ou encore de virus et de bactéries. Pour cartographier la présence de plancton, il est donc indispensable de pouvoir disposer d’informations sur ces particules qui ont un effet, bénéfique ou nocif, sur la vie marine. 

Fabien, de son côté, achève la première phase de test de son tout nouveau mini HSN. Basé exactement sur le même principe que le filet haute vitesse, il sert au recueil de plancton jusqu’à une vitesse de 8 nœuds. Mais pour le mettre en œuvre, pas besoin de portique et de manœuvriers aguerris. Un simple bout frappé à l’arrière du bateau et une remontée à la main sont les seules conditions de mise en œuvre de mini HSN. L’idée de Fabien, c’est d’adapter son engin scientifique à une utilisation par les plaisanciers volontaires pour participer au recueil de plancton. Il fallait donc un objet solide, facile d’utilisation et, surtout, qui n’oblige pas à adapter la vitesse du bateau pour l’utilisation. Fabien est souriant, les résultats sont satisfaisants. Dans peu de temps, grâce au test Tara, le plancton entrera lui aussi dans le monde de la science participative.

 

190462 tara semaine 3
© MER ET MARINE CAROLINE BRITZ

Fabien et son mini HSN (©  MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Charlène Gicquel, le second capitaine, commence à préparer les cartes de l’archipel d’Hawaï. Tara ne va pas s’arrêter longtemps à Honolulu. A peine 48 heures, le temps de faire les vivres, le soutage et d’accueillir les embarquants. Une nouvelle équipe scientifique franco-américaine va rejoindre le bord pour six jours consacrés à des prélèvements de corail et de poissons récifaux dans l’archipel de Hawaï. Les échantillonnages de plancton vont également se poursuivre durant cette petite expédition. Tara se prépare déjà pour accueillir cette nouvelle équipe. Louis Wilmotte, chef de pont, révise les moteurs des semi-rigides, regonfle les bouteilles de plongée, vérifie les compresseurs. « Ce sera autant de choses déjà faites pour l’arrivée de la nouvelle équipe ».

 

190464 tara semaine 3
© MER ET MARINE CAROLINE BRITZ

Un fou à pieds rouges a rejoint le bord (©  MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Après ce « leg » dédié au corail, Tara repassera en configuration océanique pour une nouvelle traversée, qui l’amènera à Portland, dans l’Oregon. Ensuite, ce sera San Diego, puis Clipperton, le Mexique, le canal de Panama et la côte est américaine avant la transat retour vers Lorient, son port-base, où elle est attendue fin octobre. Durant deux ans et demi, elle aura sillonné le Pacifique, accueilli des dizaines de spécialistes du corail, des poissons, du plancton. Des dizaines de scientifiques du monde entier, qui se seront tous assis autour de la grande table en bois du carré de Tara, qui auront fait le quart aux côtés des marins et tiré sur des bouts pour hisser les voiles. Parce qu’à bord de Tara, la science c’est une aventure, une expédition et surtout une communauté. Qui se conjugue au vent portant.

 

190020 tara semaine 2
© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ

(©  MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 Caroline Britz, à bord de Tara, juin 2018 © Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

 

Aller plus loin

Rubriques
Science et Environnement
Dossiers
Tara Océan Sciences marines : Observation et connaissance des océans